
Les crimes de masse commis en Norvège par un seul criminel, persuadé d'accomplir oeuvre de justice au service de l'humanité, montrent bien les dangers du fanatisme d'où qu'il vienne, quand il s'associe à la folie meurtrière, ce qui est hélas bien souvent le cas, que l'on songe au nazisme, au stalinisme, au crimes de Pol Pot ou, plus récemment, à Ben Laden et Al Qaïda.
L'heure est à l'effroi, à la compassion pour les victimes, pour leur famille, pour la Norvège, et l'heure est également à la colère.
Mais comment s'empêcher de vouloir tirer aussi quelques leçons de ce drame, qui n'est pas un crime de forcené seulement un peu plus grave que d'autres. Il n'est pas arrivé totalement par hasard, même s'il a fallu la conjonction d'un contexte politique et idéologique marqué par la montée des extrèmismes en tout genre et de la folie d'un homme se croyant plus intelligent qu'il ne l'est réellement, esprit faible mais exalté, auto-endoctriné, profondément malsain, pervers aliéné, étranger aux sentiments d'humanité que nous avons généralement en partage.
On voudrait pourtant nous faire classer cette tragédie dans la catégorie des faits divers, poussant un soupir de soulagement parce que le fou démoniaque a agi seul. Mais c'est trop facile. Breivik n'a pas hésité à parer son crime des motivations les plus altruistes, cherchant à donner un coup d'arrêt à la souillure que représente pour lui l'afflux d'étrangers musulmans dans son pays, et voulant punir les responsables gouvernementaux et les militants politiques dont le laxisme a conduit à la situation actuelle.
La question est de savoir si la haine, l'horreur ou l'obsession anti-musulmane portent en elles des germes de violence qui sont la réplique exacte de la violence sanguinaire d'un Ben Laden? Et la réponse, hélas, ne nous voilons pas la face, est oui, cent fois oui.

J'entends bien qu'aucune reponsabilité directe d'un mouvement d'extrème droite n'est probablement à l'origine de la pathologie meurtrière de Breivik, qui rêvait d'être le plus grand monstre de l'humanité depuis Hitler. Mais les idées peuvent avoir par elles-mêmes une force destructrice dont l'effet ultime est de libérer de toute inhibition morale des individus qui voudraient se grandir à leur propres yeux en passant à l'acte. Dans leur esprit malade et presque débile, l'islam est devenu le mal absolu. Ils sont armés envers les musulmans d'un rejet aussi puissant que celui des "fous de Dieu" iraniens pour les chrétiens, les percevant comme une menace radicale qu'il faut combattre sans pitié ni faiblesse. Pour eux, il s'agit ni plus ni moins que d'extirper le venin qui empoisonne le sang européen et sape les fondements de notre civilisation. Cela s'appelle du nazisme.
Quelle tristesse de mesurer aujourd'hui la bêtise et la haine qui se sont emparées d'une partie de nos contemporains. Ils croient défendre la culture et les traditions européennes alors qu'ils leur tournent le dos. Cela me renforce hélas dans une constatation que j'ai faite depuis bien longtemps: beaucoup de foi, qu'on soit musulman, chrétien ou boudhiste, éloigne toujours du fanatisme; peu de foi y ramène presque nécessairement s'il s'y ajoute la frustration, qu'elle vienne de la misère ou d'un sentiment national trop longtemps bafoué. Ce qui fait l'intégrisme des croyants, d'où qu'ils viennent, ce n'est pas leur religion, mais plutôt leur manque de religion. Toutes les "religions du Livre", torah, bible ou coran croient en un Dieu misericordieux, "lent à la colère et prompt à pardonner". Toutes prêchent la tolérance et la pratiquent. Quand elles cessent de le faire, c'est qu'elles trahissent leurs valeurs fondamentales.
La plupart des musulmans de France sont d'ailleurs d'honnêtes citoyens qui ne se font nullement remarquer de leurs voisins par des pratiques religieuses envahissantes. Comme la majorité des chrétiens, leur sécularisation rapide les met d'ailleurs à l'abri du danger de l'intégrisme. Cela n'excuse pas, naturellement, les pratiques religieuses agressives et les revendications islamistes communautaristes d'une minorité agissante, qui sont subversives pour notre République. Cela ne rend pas davantage tolérable l'immigration irrégulière. Autant de phénomènes qu'il faut tenter de réduire sans relâche, avec fermeté et détermination, en faisant respecter nos lois. Mais cela donne la mesure exacte d'un phénomène exagérément grossi pour fournir un exutoire facile aux problèmes qui nous assaillent en ces temps de crise.
Quand donc l'Europe, aujour d'hui parcourue du nord au sud et d'est en ouest par des mouvements que l'on qualifie gentiment de populistes mais qui sont en réalité racistes et xénophobes, se dressera-t-elle dans un sursaut de dignité et de morale contre des idéologies dont elle ne connaît que trop bien les effets dévastateurs pour les avoir subis tout au long du XXème siècle ? Il faut mettre fin à toute complaisance, à toute connivence, à tout racolage, à toute complicité avec l'extrème droite et rappeler à la face du monde ce qui a fait l'universalité des principes de la Révolution française: le respect de l'autre, la tolérance, fondés sur la proclamation du fait que "les hommes naissent libres et égaux en droits" et sur la laïcité, parce qu'elle permet notre coexistence même si nos croyances ou notre absence de croyance nous opposent.
Et je me souviens de Jacques Chirac face à Jean-Marie Le Pen: "On ne débat pas avec l'ectrème-droite; on la combat!"